Au milieu des années 1950, la radio nationale danoise ne diffusait qu’une heure par jour de musique « populaire », loin, très loin du style « rock and roll » que la jeunesse souhaitait entendre. Cette mesure venait des autorités danoises, ces dernières voulant enrayer le phénomène « rock ». Elles allèrent même jusqu’à interdire des concerts de rock dans plusieurs ville du pays. La presse partageait également cette position, mettant en garde les parents contre les effets négatifs de cette « musique » sur le comportement et la moralité de la jeunesse.
Les ondes radio n’ayant pas de frontières, les jeunes danois se mirent à l’écoute de stations comme radio Luxembourg ou de l’American Forces Network diffusant des programmes musicaux aux soldats américains basés en Europe. Ils écoutaient également la Voix de l’Amérique diffusant depuis le navire de l’USCG « Courrier » ancré en Méditerranée (mon article du 8 novembre 2017 intitulé Radio et Propagande - Opération Vagabond).
Peer Jansen en juin 1958 (Source: SVENSKA RADIOARKIVET) |
1958
Dans le plus grand secret, un navire de pêche allemand, le « Cheeta » fut acheté et acheminé dans le petit port de Stege, au sud de Copenhague, où il sera aménagé en station de radio.
Pour contourner la législation danoise qui entre temps avait évoluée, un montage juridique faisant intervenir plusieurs sociétés étrangères fut mis au point. Le « Cheeta » fut acheté par une organisation suisse qui le loua ensuite à une société de publicité dont le siège social était au Liechtenstein. Le navire lui-même fut réenregistré au Panama…
Le Cheeta |
Radio Mercur se dota d’un orchestre de 16 musiciens, dirigé par Ib Glinderman, jazzman de renom. La formation enregistra de nombreux programmes et concerts qui furent diffusés sur les ondes de la station.
L'émetteur construit par Peterson |
Entre le printemps et le début de l’été de 1958, les équipements d’émission et le studio, construits par Willem Peterson, réparateur de bicyclette et passionné de radio, furent installés à bord du » Cheeta » au chantier naval Vennike de Stege. Une antenne directive, montée sur un rotor, commandé depuis la salle de contrôle afin de toujours la diriger vers la zone à couvrir et ce, quelque soit la direction du navire, fut installée.
Ces travaux de transformation furent entourés du plus grand secret mais des « fuites » apparurent dans la presse. Deux articles, l’un du Dagblad Cliffs du 31/05/1958 et l’autre du Ekstrabladet du 03/06/1958 laissaient entendre la prochaine arrivée sur les ondes danoises d’une nouvelle radio commerciale. En fait, Radio Mercur créa un écran de fumée pour confondre les autorités, laissant entendre que les administrateurs étaient de nationalité suisse. Et cela a marché un certain temps. L’administration en charge des émissions radio a effectué une visite de contrôle à bord du « Cheeta », mais aucune mesure ne fut prise à l’encontre du navire.
La salle de contrôle du Cheeta |
Radio Mercur commença ses tests de transmission le 17 juillet avec un émetteur d’une puissance de 1,5 kw et envisagea le lancement des programmes réguliers deux jours plus tard. Malheureusement, quelques heures après le début des tests de transmission le « Cheeta » rompît ses amarres et le bateau dériva vers les côtes suédoises. Cette avarie entraîna des dommages importants au navire et au mat supportant l’antenne.
Le « Cheeta » fut remorqué au port suédois de Limhamn pour y être réparé. Le 25/07/1958 il retournera sur son précédent point d’encrage et reprendra ses tests d’émission jusqu’au 31 juillet sans aucun incident.
Radio Mercur commença à transmettre ses programmes réguliers le samedi 02/08/1958 à 18 h 00. La première station commerciale européenne off shore était en ondes.
Malgré une campagne publicitaire annonçant l’arrivée de la station, peut d’auditeurs captèrent cette première émission en raison de problèmes techniques dus à une forte mer et à une puissance réduite de l’émetteur. Par ailleurs les auditeurs danois, pour beaucoup d’entre eux, étaient équipés de récepteurs d’après guerre, sans bande FM.
Le 14/08/1958, les autorités panaméennes, sur demande du Danemark, somma le « Cheeta » de cesser ses émissions s’il voulait conserver son pavillon panaméen. Radio Mercur ignora l’ultimatum et continua la diffusion de ses émissions. Dix jours plus tard, le droit au pavillon panaméen lui était retiré.
La QSL de Radio Mercur |
La fréquence de la station, 93,12 MHz n’avait pas été choisie au hasard. Elle se situait juste entre le premier et le second programme de Radio Danemark, la radio nationale. De ce fait l’auditeur danois avait toutes les chances de tomber sur Radio Mercur lorsqu’il basculait d’un programme à l’autre.
Cependant, la station fut obligée de procéder à un changement de fréquence car celle utilisée générait des perturbations importantes sur une station suédoise. Elle bascula alors sur 89.2 MHz puis sur 89.55 Mhz au début de septembre 1958.
Une enquête sur l’audience de la station révéla qu’en septembre 1958, 22 % des auditeurs de la région de Copenhague avaient écouté la station au cours de ses premiers mois, soit environ 300.000 personnes.
Les problèmes techniques furent résolus progressivement durant l’automne 1958 par un radioamateur, OZ7HB, Herluf Hansen. Début novembre, la puissance passa de 1,5 kw à 14 kw et la zone de réception s’agrandit. L’auditoire représentait 33 % des habitants de la région de Copenhague et la station couvrait 14 % du territoire nationale. La même enquête indiquait que 42 % des danois souhaitaient que Radio Mercur soit dûment autorisée contre 5% contre. Les personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Radio Mercur représentaient 52 %.
Radio Merur devint également très populaire en Suède ce qui amena la station à réaliser des programmes en suédois dès le 01/09/1958 sous l’appellation de « Skanes Radio Mercur ».
Un bulletin quotidien d’information de quelques minutes fut mis en place à partir du 19/10/1958. Il était conçu par le journal socialiste Aktuelt et comprenait des nouvelles nationales, internationales et sportives.
1959
En février 1959, malgré sa popularité et la publicité, Radio Mercur générait des pertes importantes. Le manque de fonds propres et les faibles recettes ne permettaient pas de rembourser les investissements du départ et les coûts de fonctionnement au jour le jour.
Le secours vint d’un banquier danois, Alex Brask Thomsen, qui, contre une partie des actions de Radio Mercur, recapitalisa l’entreprise et obtint un prêt bancaire. Avec cette avance, la qualité technique et le contenu des programmes furent améliorés. Par ailleurs, il mit en place une politique de marketing plus agressive pour attirer les annonceurs potentiels.
Le résultat ne se fit pas attendre. Au bout de six mois, l’avance de trésorerie était remboursée et Radio Mercur se révélait être une opération rentable. Les annonceurs se bousculaient pour obtenir du temps d’antenne.
En août 1959, les cofondateurs de Radio Mercur, Ib Fogh et Peer Jansen se retiraient de la gestion quotidienne de la radio tout en restant actionnaires. La direction des programmes fut alors assurée par Benny Knusden.
La station devint de plus en plus populaire. Au cours de l’été 1959, un programme en anglais intitulé « Copenhagen today » fut diffusé à l’attention des touristes anglais en visite dans la capitale danoise, comportant de la musique de variété, des informations, des conseils pour la visite de la ville et de la publicité. Radio Mrcur diffusa également un programme enregistré à Londres dans le cadre d’une campagne publicitaire pour les jus de fruits Roses.
Une enquête d’opinion révéla qu’en août 1959, année du premier anniversaire de la station, 38 % de la population de Copenhague écoutaient régulièrement Radio Mercur. Un succès qui s’étendit également aux programmes suédois.
Cependant, les autorités danoises cherchèrent un moyen pour entreprendre une action contre cette radio offshore ancrée au large de ses côtes. Ils réalisèrent qu’une action purement danoise déboucherait uniquement sur le déplacement de ses infrastructures danoises (studios, régie publicitaire) dans un autre pays sans stopper les émissions. Elles décidèrent donc d’entreprendre une action internationale à l’encontre des diffuseurs off shore.
L'Union internationale des télécommunications (UIT) convoqua une conférence à Genève en 1959 pour discuter des questions touchant la radiodiffusion dans les Etats membres et le « Danish Telegraph Board » a proposé, avec succès, une recommandation qui interdit, à l'échelle internationale, la diffusion radiophonique depuis des navires ancrés dans les eaux internationales.
Cependant, aucune action ne fut entreprise après cet accord international. Ce n’est que lorsque d’autres stations off shore furent repérées au large du Danemark et de la Suède, et sur instructions du Conseil nordique, représentant tous les pays nordiques, que des mesures furent envisagées.
1960
Radio Mercur resta sur sa lancée des deux premières années. Sa popularité ne cessera d’augmenter. Une estimation lui donna alors plus de 2,5 millions d’auditeurs réguliers. Skanes Radio Mercur, la station diffusant les programmes en suédois continua également sa progression en défiant la radio national suédoise. Elle installa ses studios d’enregistrement à Malmô, la troisième plus grande ville du pays, au centre de sa zone de couverture.
Le Cheeta 2 |
1961
Une fois l’aménagement terminé, le « Cheeta 2 » commença ses tests de transmission le 31/01/1961 sur la fréquence de 88 MHz. Quelques jours après, le « Cheeta 2 » fut opérationnel et transmit les programmes réguliers de Radio Mercur.
L’émetteur du « Cheeta » est alors transféré sur le nouveau navire et aura en charge la diffusion des programmes suédois de « Skanes Radio Mercur » sur 89.55 MHz. Radio Mercur sera la première radio off shore à émettre simultanément deux programmes différents à partir du même navire.
Salle de contrôle du Cheeta 2 |
Le « Cheeta », le premier navire de Radio Mercur, fut loué à une compagnie de navigation norvégienne qui l’utilisa pour transporter de la ferraille ente divers ports scandinaves.
Programme du 07/08/1961 |
De leur côté, les autorités danoises étaient maintenant confronter à deux stations off shore émettant au large de ses côtes. En l’absence d’une législation efficace, les autorités décidèrent de compliquer la vie quotidienne des deux stations. Le « Danish Post Office » leur signifia qu’à dater du 29/09/1961 elles ne pourraient plus accéder aux services des stations maritimes côtières, sauf en cas d’urgence.
Cela eut des conséquences importantes principalement pour Radio Mercur qui utilisait les services de Lingby Radio pour transmettre des interviews et des informations au « Cheeta 2 » qui les remixaient dans les programmes enregistrés. Les programmes en souffrirent quelque peu.
Des discussions avec la Suède s’engagèrent car deux stations off shore émettaient au large de ses côtes, Skanes Radio Mercur au sud de Stockholm, et, Radio Nord ancrée au nord.
L'avion de la Station |
Les programmes étaient toujours enregistrés dans les studios de la capitale danoise. Deux copies étaient réalisées, une pour chaque navire, et diffusées simultanément à partir de chacun d’eux. Des décrochages régionaux, Radio Mercur Est (Copenhague) et Radio Mercur Ouest (Aarhus/Odense) d’une durée quotidienne de 150 minutes permettaient la diffusion de programmes dédiés aux auditeurs des ces régions.
Ces enregistrements, ainsi que toute la logistique inhérente au bon fonctionnement du navire étaient acheminés par des navettes maritimes. Si la mer était mauvaise, l’avion privé de la station était utilisé.
En décembre 1961, des négociations entre des représentants de DCR et de Radio Mercur en vue d’une fusion des stations rivales commencèrent. Elles s’achevèrent au début de 1962
1962
Le 29 janvier 1962, DCR cessa d’émettre. Son navire, le « Lucky Star » commença alors à relayer les programmes de radio Mecur (Est). Avec trois navires, la station était en mesure de couvrir l’ensemble du territoire danois. Mais, le 12 février, le « Cheeta » se trouva en difficulté suite à un gros coup de vent. Il fut contraint de lancer un appel de détresse. Le navire fut secouru et remorqué au port de Copenhague. Une fois à quai, la police saisi le navire. L’enquête révéla que depuis août 1958, date de la radiation de l’immatriculation au Panama, le navire était sans pavillon, même si les dirigeants de la station affirmaient qu’il était légalement enregistré au Honduras. La couverture de la zone est n’en souffrit pas, le « Lucky Star » assumant la mission du « Cheeta ».
Des changements interviennent en mars 1962 avec la création d’une nouvelle société « Mercur Advertising A/S » qui commercialise du temps d’antenne. A la même période, le capital de « Skanes Radio Mercur » change de main. La nouvelle actionnaire, Britt Wadner souhaite conserver les programme en suédois mais désire s’éloigner de l’emprise de « radio Mercur ». Pour ce faire elle envisage de créer sa propre station et diriger ses programmes sur la région de Malmö, au sud de la Suède.
Parallèlement, « Radio Mercur » entama des discussions avec la station suédoise offshore, « Radio Nord » pour établir un programme de télévisison depuis un navire ancré au large de Malmö. Une société ad hoc est crée, la « Mercur Television Anstalt » dont le capital est réparti entre les deux stations. L’une aura la charge d’acquérir et d’installer les équipements d’émission de télévision sur le navire, l’autre fournira le navire assurera la production locale. Les programmes envisagés devraient toucher plus de trois millions de personnes et seraient diffusés dix-huit heures par jour.
Malheureusement, les législations des pays scandinaves et du Danemark évoluèrent simultanément à la suite d’une recommandation d’un comité spécial du Conseil nordique de février 1962. Les parlements respectifs votèrent des lois stipulant que pour tous les ressortissants de chacun de ces quatre pays, le fait de diffuser, publier, ou assister une radio offshore de quelque manière que soit serait interdit sous peine de lourdes sanctions. La loi danoise entra en vigueur le 3 avril 1962. Finalement, la loi danoise interdisant les radios offshore, connue sous le nom de « Lex Mercur » fut publiée le 14 juillet 1962. Des lois similaires furent également promulguées en Suède, Norvège et Finlande. Les quatre pays décidèrent d’un commun accord qu’elles entreraient toutes en vigueur le 31 juillet 1962 à minuit.
L'émetteur à bord du Lucky Star |
« Radio Mercur (est), à bord du « Lucky Star » ancré au large de Copenhague diffusa jusqu’au 31 juillet. La dernière heure fut consacrée à la diffusion de messages de « bonne chance » d’anciens animateurs. Le même jour, a Copenhague, la station avait vendu aux enchères tous les disques qu’elle détenait.
Le « Lucky Star » est resté en mer après la date fatidique du 31 juillet. Après une semaine de silence, au cours de laquelle l’émetteur Siemens fut transféré sur le « Cheeta 2 » remplacé par le premier émetteur historique de la station. Ce dernier redémarra le 13 août 1962 à 17 heures en repassant des anciens programmes. Deux jours plus tard, une opération de police arraisonnait le navire, ce dernier étant ramené sous bonne escorte au port de Tuborg. Une longue bataille juridique s’engageait pour déterminer les responsables des émissions illégales et la propriété du navire.
1963
Le procès des personnes désignés par la justice danoise comme responsables des émissions de « radio Mercur » ayant eu lieu après le 31juillet 1962, commença au printemps de 1963. Il se termina en appel le 13 mars 1964 par des peines d’amandes.
Sur le plan radiophonique, l’histoire se termina par une note positive. En effet, la radio nationale danoise lança, le 1er janvier 1963, une nouvelle chaine, baptisée « Melody Radio» (qui s’appellera plus tard « Programme 3 ») dans un format similaire à celui de « Radio Mercur » mais sans publicité. La plupart des membres de la station offshore furent embauchés par Melody Radio pour animer la station.
Source : Offshore Radio Museum -- British DX Club -- Radio Mercur -- The Offshore Radio Archive -- Sounscapes Info -- SVENSKA RADIOARKIVET
Richard
F4CZV
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